Sécheresse en Famenne, le témoignage de Fabienne et Christian
Christian Mulders est agronome de formation et spécialiste des relations entre agriculture et environnement. Éleveur avec Fabienne Hausmann dans la région de Nassogne, il s’investit depuis de nombreuses années dans l’élevage extensif, la gestion de milieux naturels et la sauvegarde de races locales menacées, notamment le mouton Ardennais roux. Son parcours professionnel et son expérience de terrain lui donnent un regard particulièrement pertinent sur les liens entre agriculture, biodiversité et évolution de nos paysages.

L’eau, une contrainte quotidienne
Nous sommes éleveurs de bovins et de moutons, et nous ressentons très durement la sécheresse de cette année.
Nous devons apporter quasi quotidiennement de l’eau aux moutons, souvent avec des jerrycans qui nous « allongent les bras », ce qui représente une charge de travail importante (aux Spinets, 40 moutons fois deux litres par jour, cela fait 80 litres tous les jours). D’habitude, et depuis la pluie de ces derniers jours, s’ils ne sont pas nourris au « sec » (foin) et/ou s’il ne s’agit pas de brebis allaitantes, ils ne boivent presque pas. Pour les bovins, qui boivent beaucoup plus, nous avons des parcelles avec mares ou ruisseaux mais là aussi, nous avons dû retirer des animaux de parcelles ou parties de parcelles, même en fond de vallée, où plus aucun point d’eau n’était accessible.
Quand l’herbe ne repousse plus
L’autre contrainte fortement ressentie est évidemment le manque de fourrage frais. Dans une pelouse calcaire comme Les Spinets, on sait depuis longtemps que la biomasse produite varie d’année en année et qu’il faut donc adapter le nombre d’animaux et la durée de pâturage. Nous le faisons en utilisant des « parcelles tampons » avec une production plus constante comme la prairie alluviale ou nos prairies autour du siège d’exploitation.
Malheureusement, depuis le pâturage ou la fauche de mai/juin, plus rien n’a repoussé et les parcelles autour de chez nous servent de « parking » dans lequel nous devons apporter du foin aux animaux. Non seulement nous entamons nos réserves pour l’hiver, mais surtout, nous compromettons les possibilités d’obtenir sur ces parcelles un regain souvent indispensable pour le nourrissage en hiver.
Nous avons des voisins qui ont déjà récolté leur maïs, sans la « carotte » ou épi, qui constitue pourtant la plus grosse partie de l’énergie produite par cette culture ; ce maïs ne pouvait que se dégrader et n’aurait donc jamais produit ce qui en était attendu. La Famenne est à cet égard beaucoup plus sensible que le Condroz ou l’Ardenne.

Des calamités agricoles qui deviennent récurrentes
Que faire ? Le processus d’indemnités aux agriculteurs pour « calamités agricoles » est lancé mais ces indemnités ne compensent que très partiellement les pertes ou coûts supplémentaires (achat d’aliment). Ce processus lui-même est discutable et remis en cause puisqu’il est presque activé une année sur deux depuis quelques années…
Moins d’animaux pour mieux s’adapter ?
Au-delà du fait de laisser pâturer les animaux dehors une partie de l’hiver pour économiser le foin, mais souvent au prix d’une dégradation des prairies, la seule réponse structurelle est et reste de diminuer le nombre d’animaux.
Cela permet de s’adapter non à la production de fourrage d’une année « normale » mais bien à celle d’une année « difficile ». Les charges moyennes en Wallonie sont très élevées, mais des années comme celle-ci sont tellement exceptionnelles que s’en servir comme référence, cela voudrait dire produire « trop de fourrage » neuf années sur dix, ce qui n’a pas de sens non plus, le foin ou l’ensilage ne se gardant pas bien au-delà de deux ans.

Une exploitation déjà peu chargée en bétail
Dans le cas spécifique de notre exploitation, nous avons déjà des « charges en bétail » très faibles, à la limite inférieure des charges permettant d’activer des aides, soit de l’ordre de 0,6 Unité Gros Bétail (ou UGB, 1 UGB équivalent à une vache laitière adulte ou 10 moutons) par hectare en moyenne sur notre exploitation.
La moyenne régionale tourne autour de 2 UGB/ha, plus de trois fois plus, et certains sont à 4 ou 5 UGB/ha, ce qui veut dire qu’ils achètent systématiquement du fourrage ou des aliments à l’extérieur ! Nous devrions donc nous en sortir moins mal que la plupart des autres, qui sont prêts à vendre une bonne part de leur bétail à bas prix puisque tout le monde veut vendre.
Notre problème, c’est pour une petite part de travailler sur des terres sensiblement moins productives que les autres, et surtout de n’avoir qu’une petite minorité de parcelles « fauchables », ce qui limite la production de fourrage pour l’hiver.
Or, cette année, avant la sécheresse, la production de foin ou d’herbe ensilée était franchement bonne en quantité comme en qualité chez beaucoup d’éleveurs. Ils disposent donc de réserves, surtout les non bios qui mettent de l’engrais à action rapide tôt au printemps, ce qui leur avait déjà permis deux voire trois coupes alors que nous n’en avons fait qu’une.
Nous devrons donc sans doute acheter du fourrage, au prix fort s’il manque un peu partout… Nous essayons d’éviter ce genre de situation mais, dans ces circonstances que nous espérons pour quelques années encore exceptionnelles, on peut s’en sortir comme cela…
À moyen terme, nous sommes comme beaucoup d’éleveurs en fin de carrière et pouvons donc progressivement réduire notre cheptel. Mais c’est techniquement et plus encore culturellement plus difficile, voire inconcevable, dans des élevages tenus par des jeunes ou avec un repreneur présent.

Des aides publiques pour accompagner la transition ?
Le système des aides publiques, indispensables à la survie économique de l’immense majorité des élevages wallons, devrait et pourrait techniquement aider et accompagner une transition vers moins d’animaux, pour le bien de l’agriculture comme de l’environnement, mais ce n’est pas ce que défendent les organisations professionnelles agricoles et (donc) la Ministre…
Crédits photographiques :Damien Sevrin, Marie-France Romain, Pierre Verhoeven