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Sécheresse en Famenne, le témoignage de Thibaut

Les effets de la sécheresse record de cet été 2026 sont particulièrement visibles en Famenne : prairies jaunies, mares et ruisseaux à sec, végétation éprouvée, arbres « séchés » sur pied…

Nous souhaitions comprendre comment cette situation était vécue au quotidien par ceux qui travaillent directement avec la terre et dépendent de ses ressources.

Pour mieux comprendre cette réalité, Robert, président de notre régionale, et Marie-Françoise, son épouse, m'ont emmené à la rencontre de Thibaut Goret, éleveur à Feschaux, tout à l’ouest de notre régionale Natagora Famenne.

Nous avons pris le temps de l'écouter nous raconter ce qu'il observe sur le terrain, les difficultés auxquelles son élevage est confronté et les solutions qu'il tente de mettre en place.

Merci à lui et à sa famille pour cet accueil chaleureux et leur temps précieux !

Thibaut est ingénieur agronome de formation et, avant de s’installer dans cette ferme, il l’a d’abord suivie pendant des années en tant que conseiller en mesures agro-environnementales et climatiques.

Le troupeau de Thibaut est constitué de Parthenaises. Originaire de la région de Parthenay, dans l'ouest de la France, cette ancienne race rustique, autrefois utilisée pour le lait et le travail, est aujourd'hui principalement élevée pour sa viande que Thibaut vend en circuit court. De format moyen, cette race bovine est également appréciée pour sa capacité à valoriser les systèmes herbagers. Elle se révèle aussi, comme d’autres races rustiques, être plus résistante aux conditions difficiles comme les canicules. À côté de cela, l'essentiel de l'alimentation du troupeau est produit à la ferme.

Thibaut attache une attention toute particulière à la biodiversité. C’est ainsi qu’il pratique le pâturage tournant avec une faible charge de bétail. Mares, haies, prairies permanentes, espaces Natura 2000, pré-vergers, zones refuges et recherche d'autonomie font partie intégrante de son exploitation. Un modèle pensé pour être plus résilient face aux aléas.

Mais après un été exceptionnellement sec et chaud, même son exploitation souffre du changement climatique.

« À certains endroits, on a l'impression que le feu est passé. Mais ce sont les dégâts de la sécheresse et des fortes chaleurs ! »

Pour Thibaut, les paysages de Famenne sont particulièrement marqués par la sécheresse : prairies desséchées, mares à sec, ruisseaux sans eau, arbres grillés : les dégâts s'accumulent autour de la ferme.

Et ce qui l'inquiète le plus, outre l'intensité du phénomène cette année, c’est la répétition des épisodes.

« J'ai repris la ferme il y a dix ans. Sur ces dix années, c'est déjà la sixième où nous sommes confrontés à une calamité agricole. À partir de là, on ne peut plus vraiment parler d'un phénomène exceptionnel. »

Du foin en prairie dès le 15 juillet

Sur une exploitation d'élevage, la sécheresse se mesure très concrètement à la quantité d'herbe disponible pour les animaux. Normalement, les troupeaux pâturent durant l'été et le foin récolté est conservé pour l'hiver. Lorsqu'il n'y a plus suffisamment d'herbe, il faut « affourager » : apporter du foin directement en prairie. Thibaut avait déjà dû le faire lors de la forte sécheresse de 2020. Mais seulement pendant un mois, entre le 15 août et le 15 septembre. Cette année, la situation est différente.

« J'ai commencé à affourager le 15 juillet. On approche maintenant du 15 septembre et je continue. J'affourage deux troupeaux sur trois. En 2020, j'avais commencé un mois plus tard et seulement pour un seul troupeau. »

Le printemps 2026 n’a pourtant pas été entièrement mauvais. Les pluies de mai et juin lui ont permis de réaliser des premières fauches correctes. Mais, suite au manque d’eau et aux températures caniculaires, la pousse de la végétation s'est arrêtée. Quelques pluies ont bien fait reverdir les prairies en fin de saison. De loin, le paysage paraît reprendre des couleurs. Mais l'impression est trompeuse.

« Ça a reverdi, mais l'herbe atteint quelques centimètres seulement et ça sèche à nouveau. »

Quand le pâturage tournant ne suffit plus

La ferme de Thibaut est pourtant organisée pour utiliser au mieux la ressource en herbe. Les animaux sont déplacés régulièrement d'une prairie à l'autre. Les parcelles peuvent ainsi se reposer et repousser durant plusieurs semaines avant le retour du troupeau.

« Le pâturage tournant fonctionne bien : les animaux quittent une prairie qui repousse et on y revient plus tard. Mais s'il ne tombe plus d'eau pendant deux mois, elle ne repousse tout simplement pas. »

Toujours dans le but de pratiquer un élevage extensif, Thibaut a choisi d’imposer à ses prairies une faible densité de bétail, autour d'une bête par hectare (1 UGB ou 1 unité de gros bétail). Cette faible charge laisse davantage de place à la nature : fauches tardives, zones refuges, mares, haies et prairies à haute valeur biologique. Et le système résiste effectivement mieux.

« Nous avons beaucoup souffert cette année. Mais malgré tout moins que dans les élevages conventionnels. C'est justement ça qui pose question : nous avons un modèle traditionnel, plus robuste, plus résilient, et même là, nous en voyons aujourd'hui les limites. »

Si le climat devient durablement plus sec, estime Thibaut, il faudra probablement encore réduire la charge en bétail, comme dans certains pays méditerranéens où la charge par hectare n’est que de 0,6 UGB.

21 mares sur 30 à sec

L'état des points d'eau constitue un autre signal particulièrement marquant. Thibaut a fait le tour des mares de la région : sur 30, 21 étaient à sec. Seules les mares les plus profondes, creusées lors du « Life prairies bocagères » pour le triton crêté, ont pu conserver un peu d'eau. Même constat du côté des petits cours d'eau de Feschaux : 3 sur 4 sont complètement « à sec » ! Enfin, une source d’une ferme voisine s’est tarie et, selon l’agriculteur de 89 ans, c’est la troisième fois de sa vie que cela se produit : en 1976, en 2020 et cette année.

Sur la ferme, la création de mares fait pourtant partie des adaptations mises en place depuis plusieurs années. Elles remplissent à la fois une fonction écologique et agricole. La majorité du pourtour de la mare est protégée, ce qui permet à la biodiversité de s’épanouir, et environ un quart de la mare est accessible aux animaux pour s’abreuver. Cela permet d’apporter deux fois moins d'eau aux troupeaux. Mais cette année, même les mares les mieux pensées ont été mises à rude épreuve.

À côté de cela, la ferme dispose de deux citernes d’eau de pluie de 20 000 litres chacune. Elles ont permis de tenir le coup plusieurs semaines, mais sans pluie pendant plusieurs mois, cette réserve n’est pas suffisante. Thibaut envisage d’ailleurs l’installation de deux nouvelles citernes de même capacité. Contrairement à certaines exploitations qui utilisent l’eau des nappes phréatiques en creusant des puits, Thibaut s’y refuse catégoriquement.

« On me dit parfois : “Tu n'as qu'à faire un puits.” Mais pour moi, l'eau est un bien commun. Si tout le monde va la chercher toujours plus profondément, on puise dans notre capital. »

Une Famenne particulièrement touchée

Au-delà de ses prairies, c'est l'ensemble du paysage qui impressionne l'éleveur. La Famenne semble avoir particulièrement souffert, notamment sur les sols peu profonds et les versants exposés au sud. Dans certains massifs, les feuillages sont tellement desséchés que, vus de loin, les bois semblent avoir brûlé.

Tout en ayant également souffert, les régions voisines que sont l’Ardenne, le Condroz et même la Calestienne semblent moins touchées. Une pluviosité supérieure, un sol plus profond ou encore une température légèrement inférieure amoindrissent un tant soit peu les conséquences de cette canicule.

« On a vraiment l'impression que le feu est passé. En fait, c'est la canicule qui a grillé la végétation. »

Les arbres fruitiers ont également souffert. Dans les vergers, les fruits sèchent directement sur l'arbre ou tombent avant d’être arrivés à maturité. Là encore, Thibaut s'inquiète surtout de l'accumulation des stress.

« Lors d’une année exceptionnelle, un arbre peut encore passer le cap. Mais maintenant, c'est coup sur coup, année après année. La chênaie-charmaie famennoise n’a plus d’avenir. »

S'adapter ne veut pas dire pouvoir tout supporter

Thibaut le dit lui-même, il n’est pas éco-anxieux. Il met en place des systèmes résilients et performants qui tiennent la route sur le long terme. Il reste convaincu de l'intérêt des pratiques agroécologiques. La faible charge en bétail, le pâturage tournant, le bio, les mares, les haies et la recherche d'autonomie ont clairement permis à sa ferme de mieux traverser les épisodes difficiles. Il n’est par ailleurs pas le seul à avoir fait ce choix : 15 % des agriculteurs wallons sont comme lui engagés dans ce sens.

Et ces pratiques présentent d’autres avantages essentiels. Elles réservent tout d’abord davantage de place à la biodiversité. Lorsque l'objectif n'est pas de produire au maximum sur chaque mètre carré, il devient possible de maintenir des zones refuges, de retarder certaines fauches ou de conserver des éléments naturels au sein même des parcelles agricoles.

Ensuite, l’agroécologie permet à l’élevage d’avoir un bilan carbone neutre malgré l’émission de méthane par les bovins. Le carbone capté compense largement les gaz à effet de serre émis.

Un encouragement et un avertissement

Ce que Thibaut a observé cet été constitue un encouragement et un avertissement.

Un encouragement pour lui, à continuer dans ce sens et à pousser plus loin la résilience de son élevage.

Un avertissement pour l’agriculture conventionnelle qui devra tôt ou tard suivre la voie de l’agroécologie, si elle ne veut pas être asphyxiée par les charges liées au pétrole, aux engrais et aux achats d’aliments venant de très loin.

« Quand tu es actif, que tu mets des solutions en place et que tu vois que certaines choses sont plus résilientes, c'est encourageant. Mais il arrive un moment où les conditions deviennent telles que ce n’est pas suffisant. Nous devrons faire plus pour nous adapter, c’est d’ores et déjà certain. Mais le climat doit devenir une priorité pour nos décideurs. L’adaptation seule est vouée à l’échec. »

Retrouvez plus d’infos sur Thibaut et sa Ferme des reines des prés - parthenaises partenaires sur sa page Facebook.

Crédits photographiques : Thierry Gridlet, Marie-France Romain, Pierre Verhoeven

La sécheresse en quelques chiffres

Quelques chiffres cités par Thibaut pour illustrer l’intensité et la répétition des sécheresses :

  • 6 années sur 10 : depuis qu’il a repris la ferme, Thibaut a connu six années de calamité agricole (plus de 30% de perte par rapport à une année de production normale)
  • 21 mares sur 30 à sec ! Les mares qui conservaient encore de l’eau étaient celles de plus d’un mètre vingt de profondeur.
  • 15 juillet : date à laquelle il a dû commencer à affourager les animaux cette année, contre le 15 août lors de la forte sécheresse de 2020.
  • 2 troupeaux sur 3 doivent encore être affouragés à l’approche de la mi-septembre.
  • Entre 1950 et 2000, il n’y a eu que 10 années sur 50 comptant plus de 10 jours de canicule, alors que depuis 2000, ce sont 21 années sur 26.
  • 52 jours de canicule cette année ! Le précédent record était de 22 jours ! On peut donc parler d’emballement.
  • Du 12 juin au 17 août, pas un litre d’eau n’est tombé sur la ferme.
  • Sur l’Eau Noire, Thibaut cite un débit d’environ 1000 litres/seconde fin août lors d’une année normale. Lors des récentes années de sécheresse, on mesurait autour de 400 litres/seconde. Cette année, c’est  seulement 40 litres/seconde!
  • Lors des précédentes sécheresses, on observait dans les forêts de Famenne déjà 30 à 40 % des arbres grillés dans certains secteurs. L’année suivante, 5% ne reverdissaient pas. Cette année, si on décompte les cordons rivulaires, on est à 100% d’arbres concernés !  Combien vont reverdir l’année prochaine ?
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